Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'une corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Fahrenheit de poche. Un autodafé intime. Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion. Une déclaration d'amour fou à la littérature.
**
Extrait
QUARTIER DES CÉLESTINS
Le livre qui reposait sur ses genoux serrés se ferma sur le marque-page. Timothée haussa ses lunettes par-dessus ses cheveux clairsemés, relâcha la tension des cuisses et laissa l'ouvrage glisser le long de ses jambes jusque dans les eaux de la Seine. La couverture gondolée de l'ouvrage formait une petite voile de fortune qui faseyait au vent tourbillonnant. Le parallélépipède doré à l'or fin dériva un moment vers le quai d'Anjou, tournoya dans les remous du fleuve au pied d'une arche du pont de Sully, puis fut englouti par le clapot d'une péniche. Une foule innombrable de moucherons accompagna son immersion.
Timothée se leva et salua le naufrage de ce joyau de l'édition, en pur papier bouffant encollé à la gélatine végétale, s'il vous plaît, d'un grand geste théâtral. Une manière comme une autre d'aleviner les flots du fleuve à la paraffine, à la résine et à l'encre d'imprimerie, cette bonne vieille monnaie fiduciaire de l'esprit. Si le papier couvert d'écritures brûle mal, il sombre aussi avec difficulté. Le naufrage dura, au bas mot, une bonne petite heure.
L'ouvrage sacrifié n'était autre que L'Astrée, d'Honoré d'Urfé, premier roman-fleuve de la littérature hexagonale. Plus de cinq mille pages courtoises réparties en six tomes sous emboîtage matelassé in-octavo, réplique d'une édition princeps de chez Pierre Witte et Didot fabriquée à Paris en 1733, reliures en maroquin doré à l'or fin avec tranchefile, agrémentées de douze estampes par volume, brochées sans couture, gravées sur cuivre pour la plupart.
Une année de gavage à l'entonnoir passée à étudier cette bourrative intrigue pastorale sous la conduite de M. Benetton, magister en propédeutique au lycée Lakanal. Un cauchemar qu'il n'était pas prêt à oublier ! Un chemin de croix ! Une épilation des neurones ! La sanction du talion n'était que justice.
Timothée Flandrin ne faisait que commencer ici la série de ses livricides. Il avait de l'imprimé sur la planche. Des rangées de volumes à éradiquer. On entendait déjà les badauds en haut du pont s'indigner : «Qui veut noyer un livre l'accuse de tous les mots !»
«Autodafé» n'était peut-être pas le mot le mieux adapté à son acte. Ce n'était pour Timothée Flandrin ni un acte de foi, ni un geste xénophobe, ni un geste politique, tout juste un agacement vis-à-vis d'un texte qui lui avait gâché un moment de son adolescence. Il ne touchait d'ailleurs à aucun auteur étranger, à peine les cousins francophones. Il avait suffisamment à faire avec le cheptel tricolore. Rien contre les ouvrages juifs, musulmans, lettons, sénégalais, mayas ou arméniens, il voulait seulement faire disparaître des rayonnages les opus qui lui avaient pourri sa jeunesse. Mise au net légitime somme toute.
(...)
Revue de presse
L'auteur, titulaire régulièrement reconduit du triple A (l'Académie Alphonse Allais, dont il est un membre éminent), s'en donne à coeur joie. Sa mauvaise foi n'étant pas sans limite, à la différence de son humour, les représailles sont graduées : Proust, par exemple (qui lui inspire ce commentaire assassin : «Il y a des chefs-d'oeuvre si fastidieux qu'on admire qu'il se soit trouvé quelqu'un pour les écrire») finira en cale à sommier, ce qui, dans l'esprit du vengeur, est sans doute une forme de reconnaissance. (Jean-Louis Ezine - Le Nouvel Observateur du 20 septembre 2012)
Description:
Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'une corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Fahrenheit de poche. Un autodafé intime. Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion. Une déclaration d'amour fou à la littérature.
**
Extrait
QUARTIER DES CÉLESTINS
Le livre qui reposait sur ses genoux serrés se ferma sur le marque-page. Timothée haussa ses lunettes par-dessus ses cheveux clairsemés, relâcha la tension des cuisses et laissa l'ouvrage glisser le long de ses jambes jusque dans les eaux de la Seine. La couverture gondolée de l'ouvrage formait une petite voile de fortune qui faseyait au vent tourbillonnant. Le parallélépipède doré à l'or fin dériva un moment vers le quai d'Anjou, tournoya dans les remous du fleuve au pied d'une arche du pont de Sully, puis fut englouti par le clapot d'une péniche. Une foule innombrable de moucherons accompagna son immersion.
Timothée se leva et salua le naufrage de ce joyau de l'édition, en pur papier bouffant encollé à la gélatine végétale, s'il vous plaît, d'un grand geste théâtral. Une manière comme une autre d'aleviner les flots du fleuve à la paraffine, à la résine et à l'encre d'imprimerie, cette bonne vieille monnaie fiduciaire de l'esprit. Si le papier couvert d'écritures brûle mal, il sombre aussi avec difficulté. Le naufrage dura, au bas mot, une bonne petite heure.
L'ouvrage sacrifié n'était autre que L'Astrée, d'Honoré d'Urfé, premier roman-fleuve de la littérature hexagonale. Plus de cinq mille pages courtoises réparties en six tomes sous emboîtage matelassé in-octavo, réplique d'une édition princeps de chez Pierre Witte et Didot fabriquée à Paris en 1733, reliures en maroquin doré à l'or fin avec tranchefile, agrémentées de douze estampes par volume, brochées sans couture, gravées sur cuivre pour la plupart.
Une année de gavage à l'entonnoir passée à étudier cette bourrative intrigue pastorale sous la conduite de M. Benetton, magister en propédeutique au lycée Lakanal. Un cauchemar qu'il n'était pas prêt à oublier ! Un chemin de croix ! Une épilation des neurones ! La sanction du talion n'était que justice.
Timothée Flandrin ne faisait que commencer ici la série de ses livricides. Il avait de l'imprimé sur la planche. Des rangées de volumes à éradiquer. On entendait déjà les badauds en haut du pont s'indigner : «Qui veut noyer un livre l'accuse de tous les mots !»
«Autodafé» n'était peut-être pas le mot le mieux adapté à son acte. Ce n'était pour Timothée Flandrin ni un acte de foi, ni un geste xénophobe, ni un geste politique, tout juste un agacement vis-à-vis d'un texte qui lui avait gâché un moment de son adolescence. Il ne touchait d'ailleurs à aucun auteur étranger, à peine les cousins francophones. Il avait suffisamment à faire avec le cheptel tricolore. Rien contre les ouvrages juifs, musulmans, lettons, sénégalais, mayas ou arméniens, il voulait seulement faire disparaître des rayonnages les opus qui lui avaient pourri sa jeunesse. Mise au net légitime somme toute.
(...)
Revue de presse
L'auteur, titulaire régulièrement reconduit du triple A (l'Académie Alphonse Allais, dont il est un membre éminent), s'en donne à coeur joie. Sa mauvaise foi n'étant pas sans limite, à la différence de son humour, les représailles sont graduées : Proust, par exemple (qui lui inspire ce commentaire assassin : «Il y a des chefs-d'oeuvre si fastidieux qu'on admire qu'il se soit trouvé quelqu'un pour les écrire») finira en cale à sommier, ce qui, dans l'esprit du vengeur, est sans doute une forme de reconnaissance. (Jean-Louis Ezine - Le Nouvel Observateur du 20 septembre 2012)