«Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres,
tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse
et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et
je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine
un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le
mien.»
L'auteur du Traître revient avec cinquante ans de recul
sur les années décisives de son histoire. Il restait beaucoup à dire.
Car ce n'était pas la sienne seulement.
Extrait du livre : Face
à un problème complexe, la décision à prendre te semblait toujours
évidente. Tu avais une confiance inébranlable en la justesse de tes
jugements. D'où prenais-tu ton assurance ? Tu avais pourtant eu, toi
aussi, des parents désunis ; les avais quittés tôt, l'un après l'autre ;
avais vécu seule les dernières années de la guerre avec ton chat Tabby
avec lequel tu partageais tes rations. Finalement, tu t'es évadée de ton
pays pour explorer d'autres mondes. En quoi pouvait t'intéresser un
Austrian Jew sans le sou ? Je ne comprenais pas. Je ne savais pas
quels liens invisibles se tissaient entre nous. Tu n'aimais pas parler
de ton passé. Je comprendrai petit à petit quelle expérience fondatrice
nous rendait d'emblée proches l'un de l'autre. Nous nous sommes
revus. Nous sommes encore allés danser. Nous avons vu ensemble Le Diable
au corps avec Gérard Philipe. Il s'y trouve une séquence où l'héroïne
demande au sommelier de changer une bouteille de vin déjà bien entamée,
parce que, prétend-elle, elle sent le bouchon. Nous avons réédité cette
manoeuvre dans un dancing, et le sommelier, après vérification, a
contesté notre diagnostic. Devant notre insistance, il s'est exécuté en nous
prévenant : «Ne remettez jamais les pieds ici !» J'ai admiré ton
sang-froid et ton sans-gêne. Je me suis dit : «Nous sommes faits pour
nous entendre.» Au bout de notre troisième ou quatrième sortie, je t'ai enfin embrassée.
Description:
L'auteur du Traître revient avec cinquante ans de recul sur les années décisives de son histoire. Il restait beaucoup à dire. Car ce n'était pas la sienne seulement.
Extrait du livre :
Face à un problème complexe, la décision à prendre te semblait toujours évidente. Tu avais une confiance inébranlable en la justesse de tes jugements. D'où prenais-tu ton assurance ? Tu avais pourtant eu, toi aussi, des parents désunis ; les avais quittés tôt, l'un après l'autre ; avais vécu seule les dernières années de la guerre avec ton chat Tabby avec lequel tu partageais tes rations. Finalement, tu t'es évadée de ton pays pour explorer d'autres mondes. En quoi pouvait t'intéresser un Austrian Jew sans le sou ?
Je ne comprenais pas. Je ne savais pas quels liens invisibles se tissaient entre nous. Tu n'aimais pas parler de ton passé. Je comprendrai petit à petit quelle expérience fondatrice nous rendait d'emblée proches l'un de l'autre.
Nous nous sommes revus. Nous sommes encore allés danser. Nous avons vu ensemble Le Diable au corps avec Gérard Philipe. Il s'y trouve une séquence où l'héroïne demande au sommelier de changer une bouteille de vin déjà bien entamée, parce que, prétend-elle, elle sent le bouchon. Nous avons réédité cette manoeuvre dans un dancing, et le sommelier, après vérification, a contesté notre diagnostic. Devant notre insistance, il s'est exécuté en
nous prévenant : «Ne remettez jamais les pieds ici !» J'ai admiré ton sang-froid et ton sans-gêne. Je me suis dit : «Nous sommes faits pour nous entendre.»
Au bout de notre troisième ou quatrième sortie, je t'ai enfin embrassée.