1er juillet 2011. Depuis deux mois, je n'ai réussi que deux fois à me coucher et à dormir avant minuit. La première fois, on m'a réveillée à 3 heures pour m'apprendre qu'il venait d'être arrêté. La seconde fois, on m'a réveillée à 4 heures pour me dire qu'il allait être libéré. 15 mai - 1er juillet : six semaines, un long mois. Un long mois que l'on m'a pris ma vie. Un mois qu'on me fait dire des mots que je n'ai jamais prononcés. Un mois qu'on me harcèle des quatre coins de la planète. Un mois que je ne peux plus sortir dans la rue. Un mois que je n'ai plus de domicile fixe. Un mois que l'on me voit dans des lieux où je ne suis pas. Un mois que des gens que je croyais mes amis me rayent de leur carnet d'adresses. Aujourd'hui, je ne sais plus très bien qui je suis. Je crois que je deviens folle. Quand je suis lucide, que je regarde ma vie, tout ce gâchis, je me dis qu'il faudrait peut-être avoir le courage d'en finir. Je suis amaigrie, cernée, creusée, diaphane. Moche. Mais je peux me regarder dans une glace. Je suis propre. Je n'ai pas menti. Jamais.
Mardi 10 mai. Il insiste qu'il veut me voir, qu'il doit me voir. Il me dit son nom, son prénom, ses amis, son pedigree. Il m'écrit comme si j'étais de la police. Son courrier m'assure de son honnêteté. Il s'appelle Marin, Marin H, je pense que ça sonne comme Arthur H et ça me fait sourire. Puis je me souviens d'un autre Marin, l'un de ceux qui m'ont trahie par peur de se fâcher avec le sacro-saint pouvoir, grande maîtresse des hommes du milieu, quel que soit le milieu. La puissance du politique. Ma vie est parsemée de Marin, c'est comme un champ de coquelicots, mais certains ne ressemblent plus à rien, fanés, dépéris. À ce souvenir, je ne souris plus. Il veut me voir car il écrit sur sa femme à lui, lui l'homme du 15 mai. Dans une autre vie, je sais que cette femme a été intelligente. Et puis elle l'a rencontré, il l'a séduite. Elle n'a pas vu, pas voulu voir le babouin derrière l'homme. Son cochon n'est pas babouin à plein temps, juste malade par intermittence. Je me souviens, c'était il y a huit longues années, il était en crise ce jour-là, et il m'a volé mes vingt ans. Je ne les ai jamais retrouvés depuis. C'était il y a huit ans et le cochon m'a volé ma vie. C'était il y a huit ans et, aujourd'hui, Marin H, journaliste, veut encore me parler de «l'Affaire».
(...)
Présentation de l'éditeur
"Le 5 février 2007, lors de l'émission 93, faubourg Saint-Honoré présentée par Thierry Ardisson, Tristane Banon accuse Dominique Strauss-Kahn de s'être livré à des violences sexuelles à son encontre au cours d'un entretien pour le livre qu'elle préparait. L'affaire est évoquée dans le livre de Christophe Dubois et Christophe Deloire, Sexus Politicus en 2006 et fait l'objet du dernier chapitre du Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn de Michel Taubmann, une biographie autorisée. Lors de la parution du livre en mai 2011, Tristane Banon conteste cette version de sa rencontre avec DSK. Ce témoignage revient bien sûr au premier plan le 15 mai 2011, lorsqu'éclate comme un coup de tonnerre mondial l’Affaire DSK au Etats-Unis. Elle suscite immédiatement en France des soutiens à l’homme politique injurieux pour les femmes qui révèlent une régression importante de la société française sur le respect du droits des femmes et la condamnation des violences sexuelles. L’affaire devient nationale, les féministes se mobilisent et l’intérêt mondial, relancé par l’abandon du procès pénal contre Nafissatou Diallo qui met en cause une justice de classe, s’aiguise. On connaît la suite : fuyant les medias qui la harcèlent, des menaces et les demandes d’interviews du monde entier, Tristane Banon ne parlera plus qu’à travers son avocat David Koubbi, mais maintiendra ses accusations et portera finalement plainte le 4 juillet 2011 pour tentative de viol contre Dominique Strauss-Kahn. Aujourd’hui, elle incarne pour les femmes, dans et au-delà de nos frontières, une cause qui la dépasse.
Avec une dignité et une sincérité qui forcent l’admiration, elle raconte ici ces six semaines au cours desquelles sa vie a basculé.
« ""l’Affaire"", c’est juste une vie qu’on a jetée à la poubelle. Seulement ma vie que l’on a cassée comme on déchire un dessin raté. Finalement, ça n’est rien, ou pas grand-chose, mes tripes que des journalistes ont tricotées comme de la laine pour se faire un pull pour l’hiver. De ceux que l’on porte sans se soucier de qui crèvera de froid dehors, sans se soucier de la peine que ça fait, à l’intérieur, de n’être qu’un lapin face aux chasseurs. » Tristane Banon"
Description:
Extrait
1er juillet 2011. Depuis deux mois, je n'ai réussi que deux fois à me coucher et à dormir avant minuit. La première fois, on m'a réveillée à 3 heures pour m'apprendre qu'il venait d'être arrêté. La seconde fois, on m'a réveillée à 4 heures pour me dire qu'il allait être libéré.
15 mai - 1er juillet : six semaines, un long mois. Un long mois que l'on m'a pris ma vie. Un mois qu'on me fait dire des mots que je n'ai jamais prononcés. Un mois qu'on me harcèle des quatre coins de la planète. Un mois que je ne peux plus sortir dans la rue. Un mois que je n'ai plus de domicile fixe. Un mois que l'on me voit dans des lieux où je ne suis pas. Un mois que des gens que je croyais mes amis me rayent de leur carnet d'adresses.
Aujourd'hui, je ne sais plus très bien qui je suis. Je crois que je deviens folle. Quand je suis lucide, que je regarde ma vie, tout ce gâchis, je me dis qu'il faudrait peut-être avoir le courage d'en finir. Je suis amaigrie, cernée, creusée, diaphane. Moche. Mais je peux me regarder dans une glace. Je suis propre. Je n'ai pas menti. Jamais.
Mardi 10 mai. Il insiste qu'il veut me voir, qu'il doit me voir. Il me dit son nom, son prénom, ses amis, son pedigree. Il m'écrit comme si j'étais de la police. Son courrier m'assure de son honnêteté. Il s'appelle Marin, Marin H, je pense que ça sonne comme Arthur H et ça me fait sourire. Puis je me souviens d'un autre Marin, l'un de ceux qui m'ont trahie par peur de se fâcher avec le sacro-saint pouvoir, grande maîtresse des hommes du milieu, quel que soit le milieu. La puissance du politique.
Ma vie est parsemée de Marin, c'est comme un champ de coquelicots, mais certains ne ressemblent plus à rien, fanés, dépéris. À ce souvenir, je ne souris plus.
Il veut me voir car il écrit sur sa femme à lui, lui l'homme du 15 mai. Dans une autre vie, je sais que cette femme a été intelligente. Et puis elle l'a rencontré, il l'a séduite. Elle n'a pas vu, pas voulu voir le babouin derrière l'homme. Son cochon n'est pas babouin à plein temps, juste malade par intermittence. Je me souviens, c'était il y a huit longues années, il était en crise ce jour-là, et il m'a volé mes vingt ans. Je ne les ai jamais retrouvés depuis.
C'était il y a huit ans et le cochon m'a volé ma vie. C'était il y a huit ans et, aujourd'hui, Marin H, journaliste, veut encore me parler de «l'Affaire».
(...)
Présentation de l'éditeur
"Le 5 février 2007, lors de l'émission 93, faubourg Saint-Honoré présentée par Thierry Ardisson, Tristane Banon accuse Dominique Strauss-Kahn de s'être livré à des violences sexuelles à son encontre au cours d'un entretien pour le livre qu'elle préparait. L'affaire est évoquée dans le livre de Christophe Dubois et Christophe Deloire, Sexus Politicus en 2006 et fait l'objet du dernier chapitre du Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn de Michel Taubmann, une biographie autorisée. Lors de la parution du livre en mai 2011, Tristane Banon conteste cette version de sa rencontre avec DSK.
Ce témoignage revient bien sûr au premier plan le 15 mai 2011, lorsqu'éclate comme un coup de tonnerre mondial l’Affaire DSK au Etats-Unis. Elle suscite immédiatement en France des soutiens à l’homme politique injurieux pour les femmes qui révèlent une régression importante de la société française sur le respect du droits des femmes et la condamnation des violences sexuelles. L’affaire devient nationale, les féministes se mobilisent et l’intérêt mondial, relancé par l’abandon du procès pénal contre Nafissatou Diallo qui met en cause une justice de classe, s’aiguise.
On connaît la suite : fuyant les medias qui la harcèlent, des menaces et les demandes d’interviews du monde entier, Tristane Banon ne parlera plus qu’à travers son avocat David Koubbi, mais maintiendra ses accusations et portera finalement plainte le 4 juillet 2011 pour tentative de viol contre Dominique Strauss-Kahn.
Aujourd’hui, elle incarne pour les femmes, dans et au-delà de nos frontières, une cause qui la dépasse.
Avec une dignité et une sincérité qui forcent l’admiration, elle raconte ici ces six semaines au cours desquelles sa vie a basculé.
« ""l’Affaire"", c’est juste une vie qu’on a jetée à la poubelle. Seulement ma vie que l’on a cassée comme on déchire un dessin raté. Finalement, ça n’est rien, ou pas grand-chose, mes tripes que des journalistes ont tricotées comme de la laine pour se faire un pull pour l’hiver. De ceux que l’on porte sans se soucier de qui crèvera de froid dehors, sans se soucier de la peine que ça fait, à l’intérieur, de n’être qu’un lapin face aux chasseurs. » Tristane Banon"